
J'ai 45 ans et j'ai une fille de 13 ans. Cela fera plus de 2 ans que je me suis séparée de mon ex
femme. Notre divorce s'est passé dans de bonnes conditions car il n'y a eu de notre part ni tromperie, ni mensonge. Ma quête identitaire, entre autre, fut fatale à notre union. Cette quête
n'avait jamais réellement cessée et elle prenait à ce moment-là une force toute particulière. A l'époque de mon divorce je croyais être homosexuel. Je croyais enfin avoir trouver l'origine de
ma souffrance sociale. Mon homosexualité se révélait pour la deuxième fois dans ma vie mais cette fois je souhaitais l'assumer. Durant ces deux ans j'ai fait mon coming out auprès d'une partie
de ma famille, de mes amis et de mes collègues de travail. Tout semblait se dérouler sous les meilleurs auspices et pourtant, malgré une amélioration certaine, je sentais que tout n'était que
partiellement réglé, qu'il y avait encore un gros malaise. Depuis ma séparation j'ai suivi une psychothérapie et une chose se révélait : ma quête identitaire n'était pas terminée. Évidemment
cette période "homo" était transtoire, un statut acceptable pour commencer à envisager ce qui devait me sembler inavouable. Durant toute cette période j'ai pu expérimenter dans les bras
d'hommes un registre que je souhaitais vivement exprimer : ma féminité. Pour autant cette situation n'était pas du tout satisfaisante car leur désir me renvoyait à ma masculinité apparente donc
au clivage qui est la source de mes tourments.

D'aussi loin que je me souvienne les attributs du sexe féminin,
qu'ils soient vestimentaires, corporelles ou imaginaires, m'ont toujours fasciné. Enfant, j’avais découvert un collier de femme qui traînait dans un débarras. Ma famille n’était pas loin,
pourtant une pulsion irrésistible m'envahit et, en cachette, je le portais à mon cou. Je ressentis alors un plaisir intense puis aussitôt un sentiment de terreur s'empara de moi. Me sentant
coupable j'ai dû, certainement, refouler violemment cette émotion.

Comme la plupart d'entre nous j'ai eu aussi une période de
travestissement qui s'est prolongée de l'adolescence jusqu'à une période encore très récente. Cette pratique est restée très longtemps honteuse, je la vivais comme une pulsion sexuelle assez
désordonnée. Le reflet que je percevais dans le miroir me faisait souffrir autant par la caricature de la femme qu'elle faisait naître que par l'image masculine qui transparaissait toujours
sous le maquillage approximatif. Je n'étais ni homme, ni femme mais une sorte de travesti dont l’image n’était pas du tout satisfaisante pour
moi.

Enfant et adolescent j'ai toujours été fasciné par le matériel de
maquillage et de manucure, un trouble extraordinaire m'envahissait quand je pouvais accéder à ces véritables coffres à trésors. Je ne me contentais pas seulement d'une quête fétichiste.
Adolescent solitaire, j'ai toujours eu un imaginaire débridé. J'imaginais des histoires fantastiques au terme desquelles je me transformais physiquement en femme. Adulte, j'en ai même écrit un
scénario pour une comédie qui est resté dans mes cartons à projet. Je me souviens d'une période au lycée, je devais avoir 18 ans, j'ai éprouvé le besoin d'avoir un enfant de manière très
intense, c'était un puissant désir physique qui a duré plusieurs mois. Cette période m'a beaucoup troublée, elle ne s'est jamais reproduite ! Je me demande si je n'exprimais pas à cette période
une forte pulsion maternelle.

La période où j'ai fait mon service militaire fut un exutoire car
je vécus à l'époque mes premiers désirs sexuels pour certains hommes qui m'entouraient. Il fut aussi le début d'une époque où ma souffrance fut entrée dans une phase paroxysmique. D'ailleurs ,
plus tard, je mis mes pulsions sexuelles "désordonnées" sur le compte de ce chaos intérieur. À l'époque mon état psychique était en lambeau. Je m'approchais dangereusement de la folie
qu'on pouvait qualifier de paranoïaque. Je ne pense pas abuser de ce terme. Il est vrai que je ne suis pas psychiatre mais j'ai pu regardé depuis une documentaire sur des malades en
hôpital psychiatrique. Les journalistes avaient interviewé des patients et la description de leur souffrance, à l'époque, m'avait profondément troublé au point que j'avais l'impression de
revivre cette période ténébreuse. De toute manière quelle que soit le diagnostique, tout ce que je sais c’est que mes souffrances étaient
grandes. J’avais des phases hallucinogènes où j’avais l’impression que les murs de la caserne allaient s’écrouler sur moi. Je pouvais rester
prostrée durant de longues heures car j’étais tenaillée par des crises d’anxiété très fortes. j'étais au bord du gouffre. Cette sensation je l'ai toujours gardé jusqu'à une période
encore très récente de manière plus ou moins intense selon les périodes de ma vie. J'étais toujours sur le fil du rasoir avec un sentiment très fort que la mort rôdait autour de moi. C'était un
état morbide permanent.

Les conséquences de ce malaise, bien entendu, fut sur le plan social une catastrophe. J'étais et je suis resté un être très solitaire. De cette profonde
solitude a découlé beaucoup de souffrances psychiques. Prisonnier d'un lourd secret dont j'étais le premier à ignorer le contenu je me suis isolé du monde et même de ma famille. Après l'armée
j'ai lentement dérivé pendant un peu plus d'un an jusqu'à ce que je bute contre un autre radeau qui était lui même à la dérive. Je venais de rencontrer mon ex femme. On s'est accroché l'un à
l'autre pour se sauver mutuellement. Ce n'était pas un coup de foudre mais un espoir de renouer avec la vie et de s'en sortir. Ma vie professionnelle était cahotique après de longue période de
chômage et de marginalité je m'appliquais après mon mariage à prendre un nouveau départ avec une vie professionnelle plus stable. Malgré ma persévérance j'échouais et je pris le partie de
m'isoler du monde social, j'évoquais ma vocation d'artiste. Ce fut une période propice où j'ai pu vivre à nouveau dans ma bulle. Ainsi je prolongeais ce qui fut une permanence depuis mon
enfance et qui m'avait rapidement amené à l'échec scolaire. Je suis resté très longtemps un adulte très immature. Bien entendu cette immaturité m'a empéché de transformer cette activité
artistique prolifique en réalisation sociale qui aurait pu m'apporté la reconnaissance tant recherchée. Cette échec m'amena ou bout de 9 ans dans une impasse, je ne pouvais plus vivre dans
l'illusion de cette bulle. Depuis quelques années j’étais rentré dans un syndrome dépressif qui inhibait petit à petit ma créativité. Celui-ci était sûrement
lié à mon isolement social.

Mon père vint à décéder à la fin de cette période suite à un cancer généralisé. Je vécus cet événement avec beaucoup de douleur. Je crus très longtemps que toute cette souffrance venait du manque d’amour de mon père. J’ai toujours eu la perception que j’avais été la cinquième roue du carrosse, le vilain petit canard et que mon père ne m’avait pas aimé. Ce décès m’avait projeter dans les affres de ce que je vivais comme un abandon. A présent je le perçois différemment. Ce n’est pas mon père qui aurait eu une attitude de rejet mais plutôt moi qui me serait isolé de peur qu’il découvre ma véritable identité. J’étais comme enfermé en moi-même. Il est vrai que mon père me terrorisait quand il se fâchait pourtant il n’a jamais été un père bourreau. Est-ce que je redoutais qu’il découvre ce secret ? En tout cas mon père fut certainement l’amour de ma vie dont j’ai ressenti le manque pendant très longtemps. En effet il m’a fallu près de 15 ans pour faire le deuil du décès de mon père, ce que j’ai pu enfin réaliser il y a un peu plus d’un an. J’étais sans cesse sous la pression de cette douleur lié aux relations tourmentées que j’avais tissé avec mon géniteur. Ce refus de faire le deuil de mon père ne fut elle pas une autre stratégie qui m’a permis efficacement de refouler ma transsexualité ?
Un an après le décès, mon ex-femme montrait des signes d'impatience d'avoir des enfants. Personnellement je n'en voulais pas, mais devant son insistance et la menace de son départ je finis par céder. À l'époque j’étais au bout du rouleau, épuisé psychiquement par mon échec professionnel j'étais à nouveau en crise et très déprimé. En tout cas je n’étais pas en état de résister ni de reprendre ma liberté, j‘étais perdu et si seul dans ce monde hostile. J’étais encore un enfant quelque part. Après des mois d’essais infructueux, nous décidâmes de faire une FIV pour faire cet enfant. L'arrivée de ma fille certes m'a fait grandir et m’a obligé à prendre mes responsabilités et à m'insérer socialement, mais elle fut à l’origine d’une période très douloureuse, j'étais à nouveau dans la tourmente. A l’époque je pensais que son arrivé me renvoyait à la carence affective paternelle. A présent je suis persuadé que mon statut de père m’était insupportable et ravivait violemment le clivage lié à mon trouble d’identité de genre. Ce nouveau statut m'enfermait un peu plus dans cette identité masculine douloureuse. Petit à petit la vie reprit le dessus aidée d’ailleurs par une vie professionnelle qui avait rempli ma vie de choses enfin très positives.
Après avoir fait une formation, j'ai eu enfin un peu de
chance car je trouvais un travail très rapidement. À ce moment-là je connus certainement la période la plus heureuse de mon existence. J'étais très satisfaite de travailler avec cette
équipe et mon nouveau travail me plaisait beaucoup m‘apportant, entre autres choses, la reconnaissance professionnelle tant recherchée. Par
contre en dehors du bureau j'étais toujours victime d'une phobie sociale qui m'empéchait de m'épanouir. 3 ans plus tard mon chef de service est parti vers d'autres horizons et l'ambiance au
travail s'est beaucoup détériorée. Je fis à ce moment là une grosse dépression. À nouveau mes démons revenaient en force. En plus de ma phobie
sociale j'étais victime d'une grande instabilité émotionnelle. Ce malaise qui étaient liés à mon anxiété n'avait de cesse. Il faut préciser que depuis1988 j'ai toujours connu des insomnies sans
arrêt jusqu'en 2008.

Enfin en 2006 je décidais de me séparer de ma femme. 2 raisons sont à l'origine de ce divorce, la première était les fortes tensions qui existaient dans le
couple, celui-ci était usé jusqu'à la corde. Je me demande encore comment ce couple a pu tenir aussi longtemps ? L'autre raison fut de fortes pulsions sexuelles vis à vis des hommes, quelque
chose de très puissant qui m'était très difficile à contrôler. C'était d'autant plus déstabilisant que ma sexualité était très morne. Immédiatement je pensais avoir découvert l'origine de tous
mes tourments. J'étais convaincu que je prenais enfin le chemin de l'épanouissement personnel. Mais très vite mes démons me rattrapèrent et j'essuyais une crise suffisamment grave pour que je
sois décidée à faire une psychotérapie. Parallèlement j'avais ressenti une vrai amélioration du côtè de ma phobie sociale comme si j'avais enlever un poids qui avait pesé sur mes relations avec
les autres. Par contre du côté de l'anxiété il y avait peu d'amélioration.

Le jour où la maire
de mon village m'a annoncé que j'avais un logement et que je pouvais quitter enfin le foyer, j'ai eu l'impression qu'une pression énorme disparaissait, j'ai eu la sensation que ma tête allait
exploser, j'ai failli défaillir et j'ai fait une crise de tacchicardie. Je prenais à l'époque des médicaments car j'avais fait dans le passé une crise très importante. Avec le recul à présent
je me rends compte que mon parcours de transition avait réellement commencé à ce moment là. Me croire homo n'était qu'un alibi pour me permettre de commencer à accepter l'inacceptable : ma
transsexualité. Lors de ma psychotérapie, le psy me reprenait régulièrement quand je parlais de mon identité homosexuelle. Régulièrement je parlais aussi de ma féminité. D'ailleurs pendant les
rapports sexuels avec les hommes j'éprouvais le besoin impérieux de me sentir femme. N'est-ce pas le moment privilégié quand on est dans les bras d'un homme ? Toutes ces explorations m'ont
permis de mûrir et de me préparer à l'acceptation.

Même si mes pulsions de travestissement s'étaient beaucoup appaisées j'étais régulièrement assaillie. De temps en temps j'allais sur internet pour assouvir mon
attirance pour ce type d'activité. Un jour je suis tombée sur un site sérieux qui traitait du problème de la dysphorie de genre. Et là il y a eu un déclic quand j'ai compris que l'identité de
genre pouvait être différent du sexe biologique. Les conséquences ne furent pas qu'intellectuelle car beaucoup d'éléments qui parasitaient ma vie psychique disparurent du jour au lendemain. Mon
anxiété quotidienne, mes insomnies étaient parties... ma libido s'appaisait au point qu'à présent je n'ai pratiquement plus de pulsions sexuelles. Un autre sensation formidable se mettait en
place : une formidable énergie s'était emparée de moi. Je n'avais plus cette sensation d'être sans arrêt au bord du gouffre. J'étais enfin du côté de la vie. Récemment j'ai compris que cette
énergie qui me détruisait était la même que cette énergie formidable qui me permettait d'entreprendre aujourd'hui avec beaucoup de dynamisme ma transition. Cette pulsion de vie que je n'avais
de cesse de réprimer me détruisait à petit feu jusqu'au jour où, de guerre lasse, j'aurais certainement fini par me suicider. J'étais en exil dans mon propre corps. Hanté par la mort, je suis
resté longtemps un survivant parmi les vivants. Si je n'ai pratiquement jamais été tenté par des pratiques autodestructrices (drogue, alcool, mutilation, etc.) c'est grâce à ma répulsion pour
toute dégradation physique. Par contre dans des périodes très douloureuses de ma vie j'ai été régulièrement tentée par le suicide ou par des attitudes suicidaires.

Il est aussi vrai que je n'ai pas rejeté mon corps comme certaines qui ont eu très tôt la certitude que leurs corps leur étaient étrangers. Dans mon cas mon corps s'est imposé à moi, lui et
l'identité qui en découle. Je ne pouvais pas être autre chose qu'un homme. Ce corps masculin m'a obligé à refouler profondément mon identité de genre. L'image de ce corps a détruit ma vie
sociale. L'image que reflétait le miroir était tyrannique, elle s'imposait comme une vérité absolue. J'ai du me résigner.

